X

« C’est un petit marteau mais je pense qu’il peut faire de grandes choses ! »

Ainsi fut clôturée la COP21 en 2015, marquant l’adoption de l’accord de Paris par 195 pays. Alors que 157 pays s’étaient engagés à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre, seulement 16 appliquent les mesures nécessaires au respect de cet engagement : la France n’en fait pas partie.
X
X

Préambule


La mise en place d’une alternative plus soutenable à notre société thermo-industrielle est difficile, lorsqu’elle est basée sur la croissance et l’utilisation de ressources finies (pétrole, terres rares) et importées. On parle aujourd’hui de « développement durable » (traduit de l’expression anglo-saxonne sustainable development). Mais est-ce vraiment le bon terme alors que sustainable devrait être traduit par « soutenable », qui renvoie à la notion de stabilité et non pas à « ce qui se développe, croît, augmente » ?
Les rapports sont de plus en plus alarmants : si nous continuons à encourager des modes de vie insoutenables, nous devrons faire face à l’effondrement de notre société telle que nous la connaissons.
X
En réaction à ce constat, une prise de conscience émerge quant à l’impact environnemental de l’activité humaine : nous ré-interrogeons nos habitudes (alimentaires, de consommation énergétique...) à l’échelle du foyer. Plus largement, nous assistons à la naissance de mouvements activistes comme Extinction Rébellion ou Fridays for Future, qui exigent des États et des industriels l’adoption de mesures écologiques. Néanmoins, les habitudes numériques et leurs conséquences sont absentes du débat écologique. Le mythe d’un numérique immatériel persiste.
La fin du monde n’est pas une idée neuve et nous abordons aujourd’hui les nouvelles technologies numériques comme les solutions à nos problématiques sociétales actuelles.
X
Le progrès promet de mettre fin aux inégalités, fin à l’ignorance, fin aux crises. Depuis la fin des années 50, les technologies numériques constituent, dans l’imaginaire collectif, une finalité à toutes les problématiques.
Face à la non-réalisation de l’avènement des machines super-intelligentes, il est temps d’agir.
Prenons du recul, examinons nos pratiques numériques et de imaginons une société qui ne cherche pas à croître mais ne régresse pas pour autant ? Comment renégocier la notion d’évolution de l’humanité vers un modèle de la stabilité ?
Quels sont les limites, les alternatives et les comportements induits par l’utilisation des outils numériques actuels ?
Dans la collection Déchiffrer des fins, trois approches réflexives abordent les fins anciennes, actuelles et à venir en lien avec les pratiques numérique.
X

— Le début de la fin met en lien fin, théologie et pratiques numériques

BENJAMIN Walter, Œuvres, tome 3, Folio Essais, 2000
CASILLI Antonio, Les liaisons numérique, vers une nouvelle sociabilité ?, Éditions du Seuil, 2010
HULIN Michel, « Eschatologie », Encyclopædia Universalis [en ligne]
MORIN Edgar, L’homme et la mort, 1976 (réédition), Éditions Seuil, Point essais
VIAL Stéphane, L’être et l’écran, Presses Universitaires de France, 2013
X

— (r)évolution numérique envisage l’envers du décor de la « révolution » numérique et les perspectives d’adaptation de nos usages pour tendre vers une « évolution » numérique

FERREBOEUF Hugues (dir.), « Pour une sobriété numérique », Rapport du Shift Project [en ligne], publié le 8 octobre 2018
GABRYS Jennifer, Digital rubbish. A natural history of electronics [PDF], University of Michigan Press, 2013
LARTIGAUD David-Olivier (dir.), PEYRICOT Olivier (dir.), Objectiver, Cité du Design, 2016, 160 p.
NOVA Nicolas, Futurs? La panne des imaginaires technologiques, Éditeur Les Moutons Électriques, 2014, 156 p.
TURNER Fred, Aux sources de l’utopie numérique. De la contre-culture à la cyber culture, Steward Brand, un homme d’influence, C&F éditions, 2012
X

— (pré)parer la fin ensemble est un manifeste du revivre ensemble qui vise à montrer l’importance d’un engagement mutuel des hommes, pour préparer et faire face à l’effondrement

DOUEIHI Milad, Pour un humanisme numérique, Seuil, 2011, 192 p.
KROPOTKINE Pierre, L’entraide, un facteur de l’évolution, d’après l’édition Hachette, 1904 par les éditions Aden, 2009
SENNETT Richard, Ensemble. Pour une éthique de la coopération, Albin Michel, 2014, 384 p.
TISSERON Serge, L’Empathie au coeur du jeu social, Albin Michel, 2010, 240 p.
VIRILIO Paul, L’administration de la peur, éditions textuel, 2010, 96 p.
« L’hypersensibilité peut-elle être une force ? », Émotions, Louie Média, 2019
X

Pour renforcer notre socle théorique, nous avons rencontré le designer et chercheur Gauthier Roussilhe pour échanger autour de ses recherches sur les effets pernicieux de nos habitudes numériques et les alternatives possibles.
X

CAL–LAC : Pour commencer est-ce que tu peux nous résumer ton parcours et ce qui t’a conduit à travailler une pratique de design plus éthique ? ••• Après un IUT multimédia et un an de Game Level Design à Lyon, j'ai été pris pour deux années de master Direction Artistique à Lyon. Avec un collègue de mon master, Oscar Montillat, on a créé une boîte qui s'appelait Flaire. [...] On n’avait pas de positionnement clair et on a travaillé pour beaucoup de clients différents : des startups, l'éducation nationale, ... [...] La question de l'éthique commençait à m'intéresser dans ce qu'on faisait. [...] Pour mon deuxième projet, je me suis tourné vers l'espèce d'hyperbole de bruissement qu'il y avait autour de la blockchain, le bitcoin [...]. Je me suis intéressé à la question de la confiance. Quelle serait l'ultime preuve de confiance d'un utilisateur envers un système, une technique ? J'ai créé un service de test, basé sur une blockchain où elle est à la fois témoin et exécuteur testamentaire. J'ai créé une fausse boîte, j'ai fait un faux logiciel qui avait une vraie vidéo de démo de 5 minutes. J'ai ouvert une version bêta et 200 personnes se sont inscrites. [...] J’ai inventé une loi qui permettait de légitimer ce service qui s'appelait « digital liability act » : elle permettait de reconnaître un logiciel comme personne morale. Quelqu'un a fait une demande sur cet acte au ministère de la justice anglaise, alors qu’elle n'existait pas. J'ai reçu un petit mail qui me disait d'arrêter les conneries. Quand tu fais de la fiction c’est une sorte de trophée, de réussir à engager des procédures dans le monde réel. [...]

X

••• CAL–LAC : Comment t’y es-tu pris pour traiter le sujet de l’éthique dans ta pratique personnelle ? ••• J’ai fait une feuille de route et j'ai pris une caméra, un micro et je suis parti interviewer des personnes en Europe. De ce voyage j'ai fait le documentaire Ethics for design que j'ai laissé open source, et à partir de ça j'ai travaillé pendant six mois sur la question de l'éthique.
J’ai compris quelque chose d'essentiel : l'éthique en tant que telle ne vaut absolument rien si on n’intègre pas l'autre point du vecteur, la politique. Comment on organise la vie collective par rapport à des valeurs individuelles qui doivent se négocier dans la politique ? Toute conception éthique qui n'est pas portée en politique n'a aucune valeur à mon sens. J'ai donc compris comment je voulais me positionner de façon individuelle par rapport aux autres, à moi-même et je me suis dit : « Les conditions d'existences sur Terre changent, comment ma pratique devrait changer par rapport à ça ? » [...] Après je suis parti au nord du Pays de Galles observer comment la montée des eaux impacte la vie quotidienne des gens, les plans d'urbanisme, la politique locale. [...] Je me suis rendu compte que la corrélation majeure est que les personnes qui sont les plus précaires politiquement et économiquement sont celles qui sont aussi les plus précaires face aux changements à venir et c'est aussi ceux qui ne sont pas si responsables de tout ce qu'il se passe. [...]

X

À Rhyl dans le Pays de Galles, [...] ils ont construit d'immenses digues pour se protéger de la montée des eaux. Le problème, c'est que s’ils construisent plus de digues maintenant, ils vont reporter la pression plus bas ou plus haut sur la côte, sur des endroits qui ne sont pas protégés comme eux. [...] On continue à vendre des terrains derrière cette ville qui sont à 7 mètres sous le niveau de la mer [...], sur lesquels vivent des gens qui ont peu d'argent, qui n'ont pas le droit à l'assurance parce que le terrain est trop à risque. S’il y a une brèche dans la digue c'est eux qui sont touchés, il ne leur reste plus rien et ils n’auront pas d'assurance. En même temps ce sont des personnes à qui on ne peut pas parler de ça, ils ont déjà du mal à finir leur fin de mois donc on ne va pas leur parler de repenser leurs conditions d'existences sur trente ans. ••• CAL–LAC : Fibre Tigre, que nous avons vu en entretien, nous a dit que se désespérer est un loisir de riche. ••• [...] Quand on cadre notre travail sur l'anthropocène, donc les questions d'énergies, climat, écosystème, liberté... on n’y pense pas sans intégrer sa dimension sociale. [...] Je pense qu'il n'y a pas de bonne réponse en général, il n’y a que des réponses au cas par cas, territoire par territoire. Si on trouve une réponse technique universelle à un problème du climat, ça veut dire qu’on ne pense toujours pas aux spécificités du territoire auquel on s'intègre. Chaque arbitrage de la vie quotidienne doit se faire à l'échelle du territoire.

X

Pour le Pays de Galle, on a travaillé sur la question autour d'un jeu de plateau [où les eaux montaient]. [...] Ça permettait de mettre autour de la table, dans un mode de discussion plus pacifié, des gens qui ont ces problématiques au quotidien, mais aussi des conseillers municipaux, quelques experts. Une personne jouait la ville de Rhyl, une autre jouait la ville un peu plus bas et ils devaient s'entraider ou pas pour maintenir leurs conditions de vie sur la côte. Et à chaque fois l'eau montait. [...] Le jeu est un médium absolument fantastique pour désamorcer beaucoup de questions et pour apprendre des choses complexes sur son territoire. Mon projet final de master était une réflexion sur les objets technologiques et techniques. Dans une pensée à la Heidegger, l'objet a comme caractéristique principale de se séparer de son milieu d'émergence. [Cette] capacité à se séparer du milieu est fondamentale dans l'objet technologique. Nos téléphones ne font pas penser au cuivre chinois et aux conditions d'extraction du cuivre, l’indium -a priori- qui compose l’écran ne nous rappelle pas l'écosystème qui est exploité pour l'extraire. L'objet technologique devient meilleur à être caché de ses propres conditions d'émergence. [...] Je me suis dit que j’allais indexer les performances maximales d'un objet technologique [...] au stock de minerai qui le compose. Pour l'écran, le métal principal est l'indium, un métal rare qu'on trouve dans différentes mines de zinc. Ma performance maximum est liée à l'exploitation minière et donc à l'exploitation de l’écosystème : il y a un lien quotidien entre mon objet et son lieu d'émergence. Donc sur un téléphone, on peut dire “aujourd'hui je n’ai que 89% de luminosité maximum [...], parce que les stocks d'indium sont en train de baisser [...] par rapport à la dernière fois, où c'était à 84%”. J'ai créé un projet de loi qui s'appelait Implication Act. [...]

X

C'est un vrai projet de design parce que j'essaie d'intégrer à la fois des comportements individuels mais aussi des enjeux systémiques. Mais ce n’est pas suffisant de faire un projet de loi, il faut le présenter à ceux qui doivent le penser et qu'on éloigne des projets de loi à chaque fois. [...] Il faut juste trouver une façon de la présenter : le diviser, le segmenter, l’introduire avec des vidéos, créer une scénographie, une performance dans laquelle on légitimise la personne... [...] Tout le projet s'appelait Implication, negociating boundaries on a limited earth. [...]
Avant que je parte à Paris, j'ai refait tout mon site en low-tech car j'ai compris que le modèle structurel du design n'inclut jamais aucune limite structurelle dans les ressources naturelles ou matérielles [...]. Je me suis dis que j’allais le penser. Ce qui maintient le digital en vie, c’est uniquement l’énergie. L'électricité est fondamentale pour le numérique. [...] L'énergie est un énorme impensé, et pourtant sans énergie il n'y a absolument rien de numérique. [...] J'ai lu le rapport du Shift Project, j'ai fait ma méthodologie et j'ai demandé à un ami de me refaire mon site. On s'est formé ensemble à la conception numérique low-tech, et à Kirby, le CMS qu'on utilise pour le site. J'ai fait un article dans lequel j’ai documenté toutes nos recherches de façon audible pendant un mois, pour que les gens puissent comprendre comment concevoir à partir des énergies ou du carbone. Mais je déconseille toujours le carbone, c'est une très mauvaise unité pour faire de la conception, il faut toujours partir de l'énergie, de la base. [...]
••• CAL–LAC : On voudrait faire du design spéculatif, imaginer un futur préférable et dans un cadre de rationnement énergétique, comment on pourrait avoir des pratiques plus soutenable. Est-ce à travers les low tech ? ••• [...] Je n’aime pas le mot low tech, mais j'essaie de créer des usages du numérique qui sont en accord avec mon objectif de technocrate de 2 tonnes par an par habitant [alors que l’on est actuellement à 12T/an/habitant]. [...] Si je devais faire une moyenne, il faudrait que j'alloue à un usager peut-être environ 200kg de carbone par an pour faire du numérique. Parce que quand on fait de la conception low tech, on se fixe un budget énergétique. Ce budget me donne un certain nombre de données que je peux faire transiter et donc un certain nombre d'émissions. Mon budget énergétique fixera mes émissions carbones. [...] Le travail d'imagination doit se ramener directement à des contraintes de la vie quotidienne et notamment dans le cadre de l'anthropocène. Ce sont des contraintes physiques, structurelles, sociales, économiques. C'est intéressant parce que c'est simple. La spéculation ne se rattache pas au réel. Il faut penser les systèmes à l'échelle d'un territoire. Donc il faut avoir la complexité mais à une échelle logique, celle du territoire. [...] ••• CAL–LAC : Fibre Tigre, que l'on a vu la semaine dernière dit que le jeu vidéo doit instruire et pas éduquer : éduquer c'est former quelqu'un à penser d'une certaine manière, alors qu’instruire c'est lui donner les clés pour qu'il puisse se faire son propre avis. ••• Oui, oui ! [...] On n’est pas là pour former la pensée des gens, pour leur donner un moule de pensée. On est là pour les émanciper intellectuellement. ••• CAL–LAC : [...] Par exemple, dans le monde du jeu vidéo, comment on peut penser une transition énergétique quand les grands groupes sont plutôt à l'heure de créer Stadia et le streaming de jeu vidéo qui va complètement à l’inverse ? ••• [...] Dans notre cadre de pensée, [...] on propose d'autres arbitrages en disant : il faut limiter l’énergie, il y a des questions de biens sociaux par rapport à un territoire... Il faut avoir les bons paramètres de ce système d’arbitrage mais aussi ceux du terrain. [...] Dans quel milieu je dois travailler et pourquoi je fais par rapport à ça ? [...]

X

Ce qui me donne de l'espoir par rapport à la transformation du numérique qu'on essaie de porter, c'est que l’on est complètement hors sol quand on fait du numérique, mais dès qu’on se dit « en fait non, il y a des réseaux, des câbles, on va y penser, on va intégrer ça en conception, on va intégrer l’énergie… » Là on a l’impression de retrouver un terrain, de retourner sur Terre. C'est enthousiasmant et c'est une source d'innovation incroyable. Il y a une vraie créativité à retrouver. [...] ••• CAL–LAC : L’un de nos mémoires porte sur l'impact du numérique. Dans l’ouvrage Accélérer le futur, les auteurs émettent l’hypothèse qu’il faut investir dans les high tech pour espérer s’émanciper et sortir du capitalisme. Tu en penses quoi ? Faut-il accélérer ? ••• Accélérer c'est sympa mais quelles sont les contre mesures? La véritable politique c'est de se dire : « Accélerer, certes.. mais comment créer des organismes, créer des processus pour freiner ? » Après c'est juste une logique, ça vient d'Adam Smith : plus on accélère plus on s’effondre. C'est de l'économie classique. ••• CAL–LAC : Dernière question : par où commencer pour faire un projet, calculer son impact, le limiter et se donne un budget énergétique ? ••• Première chose, il faut savoir où on se situe. [...] Le contre-exemple étant le Brexit, prendre une décision politique sans savoir où l'on se situe, sans savoir de quoi on dépend. Dans les mondes qui sont en train d'arriver, le régime climatique, au sens de pouvoir, les seules bonnes décisions politiques sont celles qui sont prises quand on sait de quoi on dépend. [...]